21/12/2019

Leïla Slimani féministe ?

L’une des figures les plus emblématiques de la littérature extrême-contemporaine francophone, Leïla Slimani s’est fait connaître au grand public par l’obtention du prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce qui raconte l’histoire d’une nounou parisienne dont les troubles psychiques l’amènent à assassiner ses deux protégés. Écrit de manière analeptique, ce récit commence par une description assez crue du lieu du crime pour se concentrer ensuite sur les circonstances antérieures à l’infanticide. Cette solution narratologique fait durer le suspense, car les lecteurs suivent l’histoire de la relation entre la baby-sitter, Louise, et la famille, sans connaître, jusqu’aux dernières pages, les raisons exactes du meurtre.

La valeur de cet ouvrage n’est cependant déterminée ni par la technique ni par l’intrigue, mais plutôt par le débat que suscite Leila Slimani sur la condition de la femme dans la société d’aujourd’hui. Au premier abord libérée du carcan des inégalités du genre, la femme occidentale s’avère invariablement être soumise à son image ancestrale, à des attentes sociales (vis-à-vis de son comportement, de son apparence, de ses aspirations) dont les mouvements féministes ne sont pas complètement parvenus à la délivrer. Selon de nombreux lecteurs et critiques, Slimani contribue, par son écriture, à cette lutte contre la conception toujours prédominante d’une féminité stéréotypée. On pourrait se demander néanmoins si leurs opinions sont justifiées.

Dans Chanson douce, on a affaire à deux protagonistes féminins, Louise et Myriam, que tout, au premier abord, sépare. Différentes en termes d’âge, de niveau d’éducation, de milieu social, elles partagent une part non négligeable de leur existence, la féminité, et ce qui est souvent intrinsèque de cette condition : la maternité. Émancipée, Myriam refuse de soumettre sa vie à l’éducation de ses enfants, Mila et Adam, et choisit, comme tant d’autres femmes occidentales, de poursuivre sa carrière professionnelle. C’est Louise qui, moyennant une rémunération plutôt modeste, fera office de mère.

Cet emploi devient pour elle une aubaine tant financière que psychologique et lui permet de compenser sa vie familiale ratée : comme si s’occuper de Mila et d’Adam, prendre soin de la maison de ses employeurs, les gâter avec ses plats savoureux pouvait effacer des souvenirs malheureux et les remplacer par des expériences mémorables. Louise n’est pourtant qu’un substitut de mère et, lorsque les enfants sont assez grands pour aller à l’école, son emploi doit prendre fin. Elle espère encore, pendant un court laps de temps, que Myriam tombera enceinte, ce qui pourrait prolonger son contrat (par là même son rôle de mère de substitution) et lui assurer à nouveau, ne serait-ce que quelques années durant, la place dans sa nouvelle famille. Hélas, il s’avère bientôt que ses espoirs sont vains, qu’il est impossible d’échapper à son destin de pauvre banlieusarde divorcée dont la fille ne donne depuis longtemps aucun signe de vie. Trop violent, ce changement conduit Louise à la folie et la pousse à l’infanticide. Slimani semble ainsi avertir ses lecteurs : il est impossible d’expier une maternité manquée.

La romancière n’est d’ailleurs pas plus indulgente envers Myriam qui, d’une manière ou d’une autre, est punie pour ses choix personnels, pour avoir préféré sa carrière à la maternité. On pourrait effectivement avoir l’impression que des forces occultes la libèrent de son rôle de mère, de ce fardeau qui l’empêchait de jouir pleinement de la vie et de se réaliser professionnellement. L’histoire de Myriam s’oppose donc à la figure maternelle largement répandue dans la culture populaire occidentale, parfois définie à l’aide du substantif « supermère », un terme relatif à une femme qui remplit ses fonctions de génitrice sans renoncer pourtant à s’affirmer au travail, à mener une existence pleine et épanouie, à continuer de soigner son physique. Paradoxalement, l’exemple de Myriam dans Chanson douce nous apprend que concilier ses exigences sociétales est impossible, voire blâmable. L’héroïne n’est-elle pas implicitement sanctionnée pour avoir refusé de se consacrer entièrement à la maternité ?

Inconsciemment ou délibérément, Slimani prône donc une féminité traditionnelle. Ce message se trouvait déjà dans son premier ouvrage Dans le jardin de l’ogre (2014) qui, comme le dévoile la quatrième de couverture, est « un roman féroce et viscéral sur l’addiction sexuelle ». Le texte raconte les péripéties d’une mère et épouse parisienne prénommée Adèle dont l’existence est rythmée par d’innombrables rapports intimes extraconjugaux. Il est intéressant de noter que Slimani essaie d’expliquer la sexualité débridée de son héroïne par un dysfonctionnement mental. En serait-il de même si Adèle était un homme ? La romancière associerait-elle cette soif insatiable de conquêtes à un état maladif s’il s’agissait d’un personnage masculin ? Le qualifierait-elle de dépendant sexuel ?

Il semble que, contrairement à une opinion répandue, Slimani désapprouve certains choix féminins, qu’elle contribue à creuser l’écart entre ce que les femmes peuvent être en leur for intérieur et ce que la société attend d’elles. Slimani s’avère donc être une auteure beaucoup moins libérée que les médias et les lecteurs ne l’affirment. Qu’est-ce qui explique cette réception ?

Il s’agit probablement de la divergence entre ce que, selon toutes les apparences, une romancière née et grandie dans un pays musulman doit a priori exprimer dans ses livres et les thèmes abordés par Slimani. Chanson douce et Dans le jardin de l’ogre portent effectivement sur des thèmes controversés : infanticide, nymphomanie, maternité ratée ou maternité comme obstacle à l’épanouissement. On est, dans une certaine mesure, étonnés que les deux textes soient écrits par une auteure d’origine maghrébine. Rarement débattus dans son pays natal, ses sujets lui valent l’étiquette de progressiste et de féministe. Une auteure qui défend l’égalité entre les sexes refuserait cependant à Adèle (Dans le jardin de l’ogre) de mener une vie sexuelle libre ? Refuserait-elle à Myriam (Chanson douce) une carrière professionnelle et une existence riche et épanouie sans la punir pour ses choix ?