09/09/2026
"Land" (Terre) de Maggie O'FARRELL
Dans l’Irlande du XIXᵉ siècle, encore meurtrie par la Grande Famine, Tomás, arpenteur, participe avec son fils Liam à une entreprise de cartographie du territoire. Autour d’eux se déploie une histoire familiale marquée par la pauvreté, la foi, l’exil et l’attachement à la terre. De l’Irlande au Canada et à l’Inde, "Land" (Terre) entrelace les destinées individuelles et les échos d’un passé qui ne cesse d’affleurer .
Il y a dans "Land" (Terre) une beauté inquiète. La prose de Maggie O’Farrell donne aux paysages une présence presque surnaturelle : ils semblent conserver la trace des disparus, des violences anciennes et des croyances que le temps n’a pas tout à fait effacées. Le mysticisme imprègne ainsi le roman sans lui ôter sa force concrète. Les nécessités de la survie côtoient l’inexplicable ; l’espoir naît au sein même de ce qui trouble et effraie. De cette coexistence, O’Farrell tire une atmosphère singulière, à la fois envoûtante et profondément émouvante.
La réussite du livre tient aussi à sa construction. Plutôt que de suivre docilement la chronologie, la romancière compose un récit à plusieurs strates, dont les détours aiguisent sans cesse la curiosité. Ainsi, à l’enfance de Liam succède brusquement un épisode de sa vie adulte : le voici soumis à un interrogatoire, dans des circonstances qui laissent soupçonner une faute terrible. Entre l’enfant et l’homme pèse désormais une question : qu’a-t-il pu se produire ? Cette anticipation donne aux scènes d’enfance une tension nouvelle. Nous les lisons à la lumière d’un avenir dont nous ignorons encore presque tout.
O’Farrell joue ainsi avec une grande habileté de notre horizon d’attente. Elle nous conduit à former des hypothèses, puis en déplace les fondements. L’un des exemples les plus savoureux est cette séquence où Liam paraît se trouver simultanément au séminaire et au Canada. Ce dédoublement apparent trouve son explication lorsque l’on découvre que sa sœur a traversé l’Atlantique sous son identité. Le plaisir de la révélation tient autant à la surprise qu’à la relecture mentale qu’elle impose : les indices étaient là, mais nous les avions assemblés trop vite.
Cette maîtrise se retrouve dans la mobilité des points de vue. La narration passe d’une conscience humaine à celle d’un chien, d’un oiseau, voire d’un enfant à naître. Ces changements de focalisation élargissent le champ sensible du roman et donnent accès à des perceptions qui échappent aux personnages eux-mêmes. Associés aux anticipations et aux déplacements temporels, ils font de "Land" un récit foisonnant, où plusieurs expériences du monde se répondent sans se réduire à une perspective unique.
L’inventivité narrative n’empêche toutefois pas certaines facilités romanesques. Quelques péripéties semblent conçues pour obtenir une émotion immédiate, au prix d’une vraisemblance plus fragile. L’intervention de Tomás, qui retient Phina au dernier moment alors qu’elle s’apprête à partir pour l’Australie, relève d’un ressort très cinématographique. De même, l’argent soudainement offert par une vieille femme apparemment démunie, permettant aux autres enfants de rejoindre leur sœur au Canada, résout les difficultés avec une commodité un peu excessive. Dans ces passages, la main de la romancière devient trop visible : elle organise le salut de ses personnages avec une insistance dont leur histoire aurait pu se passer.
Ces réserves demeurent ponctuelles face à la puissance d’ensemble. "Land" (Terre) captive par son histoire, séduit par son écriture et surprend par la liberté de sa composition. O’Farrell y fait tenir ensemble la rudesse des existences et la persistance de l’émerveillement. La qualité de ce roman est telle que l’on s’étonne de ne pas le voir figurer au moins dans la première sélection du Booker Prize cette année.