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20 January 2012

“Famille, je vous hais” à la mode polonaise.”Antibiographie” de W. Kuczok.

L’un des représentants les plus importants de la récente production romanesque en Pologne, Wojciech Kuczok (né en 1972), fait partie du groupe littéraire dit « les années soixante-dix », désignation qui se réfère simplement aux créateurs nés durant cette décennie. Connue pour des opinions et une stylistique bien caractéristiques, cette communauté générationnelle a considérablement  renouvelé la littérature polonaise, en la dotant d’une grande richesse thématique et formelle.

Comme l’indique le nom du groupe, c’est la date de la naissance des écrivains qui constitue le socle sur lequel repose leur spécificité littéraire jusqu’à apposer une empreinte manifeste sur l’aspect stylistique de leurs œuvres. Nés durant la période communiste, ayant grandi dans le culte de Solidarnosc, celui du capitalisme et de l’Occident, ils entrent dans la vie adulte au moment où la Pologne devient un pays libre et démocratique. Hélas, leurs attentes des premières années après la chute du communisme, dégénèrent rapidement en désenchantement conduisant à la remise en question de toutes les valeurs morales, politiques, voire esthétiques.

Les œuvres de quelques représentants des « années soixante-dix » – celles de Michał Witkowski, de Mariusz Sieniewicz ou encore d’Agnieszka Drotkiewicz – démontrent que cette contestation idéologique influence visiblement la thématique et dans bon nombre des cas le style de leur écriture : dans un monde où aucun principe n’est indiscutable, la phrase « bien faite », la langue soutenue, le choix d’un vocabulaire conforme au « politiquement correct » semblent ne plus  être de rigueur !

Certes Wojciech Kuczok est loin de contester les règles chères au roman classique ce qui l’ancrerait sans doute encore plus dans les tendances typiques pour sa génération. Il n’en reste pas moins que c’est son œuvre Antibiographie [en polonais Gnój] qui en blâmant la famille polonaise d’aujourd’hui, a provoqué de nombreuses polémiques et a mis en question les principes de fonctionnement d’une telle institution. Notons que ce problème, jusqu’à présent peu abordé par les hommes de lettres polonais a été popularisé par le film de Magdalena Piekorz (Raies) ; la cinéaste, basant son opus sur les vicissitudes du protagoniste du livre, a démontré dans quelle mesure le dysfonctionnement de la famille se répercute sur le psychisme d’un individu dans sa vie d’adulte.

Mais revenons au roman lui-même. Son titre original Gnój signifie littéralement « fumier » et peut être compris dans les deux sens : une injure désignant un homme méprisable ou une chose répugnante, sale et corrompue. La première signification concerne le protagoniste du roman, prénommé Wojtek, qui  élevé selon les préceptes de la « bonne » éducation polonaise appliquée par son père, doit affronter un sort malheureux que seule une démarche radicale peut briser. Le second sens symbolise la famille en général, un milieu malsain, loin de favoriser un développement psychique convenable à l’être humain : la dernière scène du roman, qui présente une image extrêmement significative, confirme par ailleurs cette interprétation. Remarquons que l’intitulé français s’éloigne manifestement de la version originale du roman. Il est possible que Wojciech Kuczok las des innombrables questions relatives à la source de son inspiration – aux convergences entre sa propre famille et celle dépeinte dans l’ouvrage – ait préféré éviter une réaction semblable de la part de la critique française, d’où peut-être ce changement radical du titre.

Lisez absolument ce livre si le destin de Wojtek vous fait penser à votre propre parcours ou encore plus s’il ne lui ressemble aucunement, au point de pouvoir constituer votre antibiographie !

Text : Pawel Hladki/Dessin : Agata ‘Asabolt’ Sierzchuła

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