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25 March 2012

Polonité versus européanisme dans l’œuvre de Dorota Maslowska

Union Européenne. Deux mots. Vingt-sept pays. Multitude de peuples. Innombrables connotations. Car, les particularités sociopolitiques de chaque État étant bien dissemblables, la Communauté européenne est loin d’incarner la même conception pour tous les habitants de l’Ancien Continent. Que la production littéraire, miroir de l’opinion publique, ait toujours constitué un excellent baromètre du sentiment social, est une vérité incontestable applicable sûrement à la littérature créée à présent sur les bords de la Vistule. Aussi est-il certainement utile d’explorer l’œuvre d’une auteure majeure de la jeune génération d’écrivains polonais – Dorota Masłowska (née en 1983) – de manière à définir dans quelle mesure l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne a pénétré dans le champ littéraire et à déterminer comment cette organisation politique est représentée par cette célèbre romancière et dramaturge d’à peine 28 ans.

Appelée parfois la Françoise Sagan polonaise, Masłowska a publié son premier roman Polococtail Party encore avant son baccalauréat. Le texte a connu un foudroyant succès aussi bien parmi les critiques que parmi les lecteurs, en ouvrant la voie à une brillante carrière couronnée par le prix littéraire le plus prestigieux en Pologne – Nike[1]. Sans reculer devant les sujets difficiles, l’œuvre de Masłowska n’hésite pas à aborder entre autres la critique de la société polonaise d’aujourd’hui, en brossant un portrait original d’un peuple qui face à d’importantes transformations politiques, tend à redéfinir sa place dans le monde, en révisant son attitude envers l’identité nationale. L’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne en est incontestablement un stimulant supplémentaire.

La lecture de l’œuvre de Masłowska conduit par ailleurs à la constatation suivante : l’origine d’un individu le place sur l’un des nombreux échelons de la hiérarchie sociale. En effet, pour cette auteure à succès, la nationalité s’avère être une donnée à caractère valorisant ou au contraire péjoratif. Cette utilisation particulière des adjectifs de nationalité apparaît dès son premier ouvrage, Polococtail Party, dont le titre original signifie littéralement « Guerre polono-russe sous l’étendard polonais » : Masłowska s’y sert du mot « russe » pour désigner toute chose médiocre, hostile et digne de mépris. Suit une pièce de théâtre intitulée significativement Deux pauvres Roumains parlant polonais (2006) dans laquelle l’origine roumaine revêtit une idée d’ostracisme humain. L’un des personnages prononce les mots d’une teneur bien saisissante : « Nous ne sommes pas étudiants, nous sommes roumains parlants polonais, ou, si vous préférez, lesbiennes, pédés, Juifs, nous travaillons dans une agence de publicité. »[2]

Quelle place sur cette échelle internationale occupent alors les compatriotes de la romancière ? Il semble que, dans la perspective de cette dernière, ils soient manifestement loin de tenir une position privilégiée. Si, dans son premier roman, la nationalité polonaise évoque encore des associations positives relevant de l’opposition entre la Pologne en tant qu’une communauté socioculturelle et, d’autre part, une présence involontaire de l’Autre incarnée par les trafiquants étrangers de cigarettes, cette conception change diamétralement avec le roman publié quatre ans plus tard – Tchatche ou crève [Paw królowej]. Taché par le spectre du chômage, de la violence et de la pauvreté, le pays natal contraint à se poser des questions de nature ontologique, entièrement étrangères aux sentiments patriotiques. Celle formulée par Stanisław Retro en constitue un exemple emblématique :

“Pourquoi c’est en Pologne et pas en Suède qu’il est né, il s’appellerait Hamsun, Alfred Hamsun, et il aurait sa petite femme une Britte bien propre, il s’appelerait Alfred, dans cette Suède claire et propre où il serait né, il élèverait des vaches blondes et des chevaux bien braves.”[3]

Néanmoins, l’entrée de la Pologne dans les structures européennes – date-césure du point de vue politique, social et culturel – promet un nouveau commencement et offre des possibilités jusqu’à lors indiscernables. Cet événement entraîne avant tout l’arrivée d’énormes capitaux qui, suivant le concept artistique de Masłowska, aussi hyperbolique soit-it, financerait même la chanson qui fait l’objet du roman Tchatche ou crève : « Cette chanson est sponsorisée par les fonds de l’Union européenne »[4], ne cesse de répéter avec une obstination quasi maniaque la narratrice.

Autre fait non moins négligeable : le partenariat politico-économique de vingt-sept pays se répercuterait sur les sentiments identitaires des Polonais. Effectivement, ceux-ci peuvent dès lors choisir la structure étatique à laquelle ils souhaitent s’identifier. C’est de cette nouvelle possibilité, génératrice d’un manifeste conflit intergénérationnel, que traite la récente pièce de Masłowska – Vive le feu ! on s’entend bien [Między nami dobrze jest]. Élevés dans le culte de l’Occident, du cosmopolitisme et de la culture pop, les jeunes Polonais semblent ne plus concevoir le sens du patriotisme tellement cher à leurs compatriotes plus âgés. Contrairement à ces derniers – imbus de fierté nationale, voire de chauvinisme – la jeunesse polonaise ose en effet délibérément nier sa polonité : « certes je ne suis personne, mais au moins je ne suis pas polonaise »[5], déclare sans ambages un certain personnage féminin. Cette tentative de s’échapper à une bien pesante – semble-t-il – identité, conduit les jeunes Polonais à affirmer que c’est à l’apprentissage qu’ils doivent le fait de parler leur langue maternelle ! « Il paraît qu’au début je pleurais beaucoup, je frappais avec mes petits poings, déjà à l’époque je voulais rentrer là-bas, d’où je viens, c’est- à-dire à l’Ouest. […] Qu’est-ce que j’y pouvais, bon an mal an, j’ai appris le polonais et je le parle maintenant totalement sans accent », affirme Monika. « […] Le polonais je l’ai appris avec des disques et des cassettes que la femme de ménage polonaise m’a laissés »[6], s’avise de prétendre à son tour La Petite Fille en Métal.

L’Union Européenne paraît alors pour cette jeunesse déracinée comme l’occasion de se débarrasser de leur identité visiblement honteuse. Puisqu’être polonais équivaut à une sorte de pathologie [sic], ils choisissent résolument de devenir Européennes et d’affirmer haut et fort : « On n’est pas du tout Polonais, on est des Européennes, des gens normaux ! »[7]


[1] Masłowska a remporté ce prix pour le roman Tchatche ou crève [Paw królowej] en 2006.
[2] D. Maslowska, Deux pauvres Roumains parlant polonais, Toulouse, Presse Universitaire de Mirail, 2008, traduction : Kinga Joucaviel, p. 83. Version originale : « Nie jesteśmy studentami, jesteśmy Rumunami mówiącymi po polsku, lesbijkami, pedałami, Żydami, pracujemy w agencji reklamowej »
[3] D. Masłowska, Tchatche ou crève, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2008, traduction : Isabelle Jannès-Kalinowski, p. 17. Version originale : « dlaczego w Polsce a nie w Szwecji urodził się, miałby teraz na imię Hamsun, miałby czystą żonę Britte a na imię Alfred ? »
[4] Ibid., p. 63. Version originale : « Piosenka ta powstała za pieniądze z Unii Europejskiej. Można ją przeczytać za pomocą liter zawartych w alfabecie. » (67)
[5] D. Masłowska, Vive le feu. On s’entend bien [Między nami dobrze jest, 2008],  Lausanne/Paris, Les Éditions Noir sur Blanc, 2011, p. 68.
[6] Ibid., p. 80.
[7] Ibid.
 
Bibliographie :
MASŁOWSKA, Dorota, Deux pauvres Roumains parlant polonais, Toulouse, Presse Universitaire de Mirail, trad. Kinga Joucaviel, 2008.
MASŁOWSKA, Dorota, Polococtail Party, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, trad. Zofia Bobowicz, 2004.
MASŁOWSKA, Dorota, Tchatche ou crève, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, trad. I. Jannès-Kalinowski,  2008.
MASŁOWSKA, Dorota, Vive le feu. On s’entend bien, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, trad. I. Jannès-Kalinowski, 2011.
 
Texte : Pawel Hladki
Photo : Grażyna Makara
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