Archive for ‘VERSION FRANÇAISE’

4 May 2013

“Configuration du dernier rivage“ ou le non poétique de la poésie de Michel Houellebecq

VERSION FRANÇAISELe printemps 2013 marque un double retour dans la vie de l’un des plus célèbres romanciers contemporains, Michel Houellebecq. Après plusieurs années passées à l’étranger, l’auteur des Particules élémentaires, tel son avatar du roman honoré par le prix Goncourt 2010 (La carte et le territoire), quitte la côte sud-est de l’Irlande pour s’installer de nouveau en France. Connu notamment grâce à sa production romanesque, Houellebecq revient en outre à un genre littéraire qu’il avait délaissé quelque peu ces derniers temps : la poésie. Intitulé Configuration du dernier rivage, son dernier recueil de poèmes vient de paraître chez Flammarion.

Composé de cinq parties aux titres bien houellebecquiens (l’étendue grise, week-end prolongé en zone 6, mémoire d’une bite, les parages du vide, plateau), l’ouvrage aborde des thèmes qui depuis toujours obsèdent la création littéraire de l’écrivain : l’amour physique, la solitude, la décrépitude progressive du corps et la mort. De même que les romans de ce prosateur, de même Configuration du dernier rivage dépeint une image affligeante de notre société individualiste, «ce supermarché de corps où l’esprit est à vendre », où « il y a peu qui aiment et très peu qui se donnent », où « nous n’avons plus vraiment l’impression d’être humains »… D’autres motifs chers à Michel Houellebecq reviennent. Parmi eux, l’extrême simplicité de la nature masculine décrite dans un poème à tonalité mi-pornographique : « Les hommes cherchent à se faire sucer la queue/ Autant d’heures dans la journée que possible/ Par autant de jolies filles que possible.// En dehors de cela, ils s’intéressent aux problèmes techniques. » L’insupportable sentiment de vide spécifique de la société post-soixante-huitarde : « Un Adam sans Ève, ce n’est pas grand-chose/Soupirait Adam devant l’émission érotique de TF1./ Il aurait dû se marier, avoir des gosses ou quelque chose ;/ Les chiens ont beau être gentils, un chien reste un chien. » Et, leitmotiv de la réflexion houellebecquienne, le triste caractère de la condition de l’homme irrémédiablement destiné à mourir : « Pendant quelques années encore/En compagnie de mon petit chien […]/Et de l’augmentation régulière des souffrances/En ces années qui précèdent immédiatement la mort. »

Houellebecq_Pawel_Hladki

Cette parenté avec la prose se manifeste de surcroît au niveau stylistique du recueil. Rares sont effectivement les passages imprégnés de lyrisme pur. Si « le Baudelaire  de supermarché »[1] n’évite pas de faire des confessions intimes, il se sert toutefois d’un langage de tous les jours quasiment privé de tournures soutenues. La présence de différentes marques de produits mérite d’être signalée. Loin de tourner le dos à la réalité consumériste, Houellebecq n’hésite  pas à avoir recours à des noms commerciaux – tels que Betadine Scrub, Halcion ou Volvic – pour dépeindre la banalité de son quotidien. Autres éléments stylistiques font preuve du doute dans la possibilité d’une poésie lyrique. Non seulement le poète fait souvent appel au vers blanc, mais ses strophes rimées – où « Calliphora » se combine avec « pas », « filles » avec « brillent » et « skaï » avec « Kookaï » – se caractérisent par une technique peu subtile, voire simpliste. Configuration du dernier rivage met enfin en doute la valeur de la langue française, étant donné que çà et là, un mot, un vers, une strophe entière sont écrits en anglais. Quelles sont les raisons de cette stylistique bien particulière ?

Le non poétique de la poésie houellebecquienne apparaît comme un signe de notre époque où l’aspect pragmatique prévaut tellement sur la dimension esthétique que faire de la poésie dans l’ancien sens du terme semble relever de l’absurde. Dans ce monde postmoderne sans solides références morales et esthétiques, la poésie peut-elle vraiment demeurer lyrique ?

Texte & photo : Pawel Hladki

9 October 2012

Manuela Gretkowska – “Trans” (extrait)

 ***Ce texte a été publié par l’entremise de sa traductrice Isabelle Jannès-Kalinowski et de la maison d’édition Świat Książki.

Cette année-là, l’été frais avait débuté de façons diverses. Le pape était venu en Pologne. En soutane blanche, il avait l’air d’un grand chamane du catholicisme, il leva les mains dans un geste de bénédiction. Et les cieux s’ouvrirent. Il plut, la pluie du siècle. Le Sud du pays fut inondé, Wrocław était sous les eaux. La plage où je m’étais cachée du vent derrière une petite butte de sable, était apparemment le dernier morceau de terre entre le flux pressant des inondations et la mer. Encerclée par les eaux, j’avais un alibi pour attendre le pire. Je ne m’étais pas humiliée à revenir vers Laski.

Dans cette maison de vacances – une villa en béton fraîchement construite, je louais le rez-de-chaussée, Ita avait payé pour l’étage. Elle avait trouvé cette location, læaissé ses bagages et était rentrée à Berlin. Elle appelait tous les jours pour dire qu’elle viendrait, sans faute, mais qu’elle avait quelque chose à régler à l’école. Elle n’arrêtait pas d’appeler le soir, la voix chancelante de tristesse. Laski buvait la nuit, lui aussi. Je me disais alors qu’il allait m’appeler encore saoul. Le matin peut-être, quand il aurait dessoulé, ou plutôt à midi, ou encore dévasté par la mélancolie d’un soir d’été. J’étais tout le temps joignable, à l’affût prête à sauter sur mon téléphone, je sortais rarement de la maison. Lui, pouvait téléphoner d’où il voulait, il avait un nouvel appareil – un portable. Ossario, le producteur franco-mexicain, le lui avait donné avant le tournage de son film. Une matraque d’un kilo avec antenne, une ci-bi transportable qui lui servait à asséner des « Va te faire foutre… » à ses interlocuteurs.

Ses insultes et ses va te faire foutre, j’ai commencé à les entendre juste après notre première nuit d’amour. Le matin, avant que la femme de ménage arrive, il me vira de son appartement parisien. On pénétra alors au saut du lit dans des décors mièvres de série B : le quartier Saint-Germain à l’aube, le boulevard, le Café de Flore. J’étais la star, le metteur en scène ne pouvait pas me quitter. Appuyés au taxi qui attendait, nous nous embrassâmes. Le chauffeur arabe tirait patiemment sur sa cigarette. Il fumait et nous nous étreignions à un rythme de réanimation diabolique. Un, deux, trois coups de hanches sur le capot de la bagnole et la fumée sortait de la fenêtre baissée.

– Ça pourra servir. Laski fourra maladroitement de l’argent dans le décolleté de ma robe dégrafée. Les billets glissèrent et se collèrent à mon ventre humide. – À ce que tu reviennes plus tôt.

… de Londres où un producteur polonais louche voulait me voir. Je n’étais personne, je partis donc là-bas sans rien attendre et pour voir se fermer derrière moi les portes des cabinets anglais, des restaurants bon marché, de mon hôtel minable et même celle de la cabine téléphonique trop étroite du ferry à laquelle je m’agrippais comme au couvercle d’une vielle malle dérivant la nuit sur la Manche. De mon autre main je cherchais à tâtons dans le noir la fente où glisser les pièces. Le grincement du ferry qui tanguait se mêlait à la tonalité du téléphone.

– Allô ? accueil tendre. Laski attendait mon coup de fil.

Il baissa la musique. La nuit, il éteignait la lumière, allumait de l’encens et mettait de la musique classique à fond : Haydn, Haendel, Bach.

– C’est moi… me présenté-je.
– Allô ? Allô ?
– Tu m’entends ?! je m’enquiers plusieurs fois. – Allô ?!
J’ai le trac et je confesse :

– Je t’aime.

Un jour je lui raconterai, un jour, très bientôt, quand il me demandera si moi aussi. Je gueule :- Je t’aime !!!

Lui, ne m’entend pas et crie encore plus fort :

– Va te faire foutre ! Fuck off ! Fous le camp, pauvre con ! Je vais te casser la gueule, connard !!! Je vais t’éclater !

dessin : Agata ‘Asabolt’ Sierzchula

31 May 2012

“Jan Karski” encore !

« Qui témoigne pour le témoin ? ». Cette libre traduction de la phrase de Paul Celan, placée en exergue du roman Jan Karski[1], pourrait servir d’intitulé à la controverse provoquée par la parution de ce livre consacré à la vie du légendaire résistant polonais. L’ampleur prise par le conflit entre l’auteur du texte, Yannick Haenel, et Claude Lanzmann, réalisateur du film documentaire Shoah de 1985 qui met en scène une interview avec Jan Karski, démontre à quel point la liaison entre le roman et l’Histoire peut s’avérer dangereuse. Dans l’article publié par Marianne fin janvier 2010, Lanzmann accuse Yannick Haenel de falsifier l’Histoire et qualifie son texte de « faux roman ». Ce dernier n’hésitera pas à relever le gant jeté par son collègue, en lui reprochant dans les colonnes du Monde une conception archaïque de la littérature[2]. L’affaire Jan Karski, loin d’être une confrontation anodine de deux visions artistiques, animera la vie littéraire en France de longs mois durant, en renouvelant l’éternelle question sur les limites de la fiction dans l’utilisation des faits et des personnages réels.

Le romancier s’inspire de l’existence d’un témoin majeur de la Shoah qui ayant visité le ghetto de Varsovie, se charge d’informer le gouvernement américain du génocide nazi afin d’inciter les Alliés à intervenir en Pologne. Après l’échec de son entreprise, il relate ses expériences vécues pendant la guerre dans un ouvrage paru en 1944 consacré principalement au fonctionnement de l’État clandestin polonais (Story of a Secret State). Son devoir de témoin une fois accompli, il mène une vie d’universitaire évitant pendant quasiment trente-cinq ans toute intervention publique qui impliquerait son témoignage, en ne se contentant qu’à quelques rares interviews, dont celle faisant partie du film de Claude Lanzmann, seulement à partir de la fin des années soixante-dix. Conformément à l’esprit de son époque, Yannick Haenel tente de rassembler le puzzle manquant de l’histoire en vue de redonner la parole à son protagoniste, d’éclaircir les raisons de son long silence et de présenter un point de vue qui constituerait un contrepoids à l’image de cet illustre résistant exposée dans le documentaire Shoah. Une autre visée accompagne le projet du romancier : à travers le parcours de son personnage, il se propose de redorer le blason de la Pologne, pays souvent considéré comme antisémite, en présentant un Polonais qui, loin d’être indifférent au sort des Juifs, s’engage pour leur sauvetage auprès des Alliés qui s’avèrent, selon la conception de l’auteur, sourds au message de ce témoin.

Pour intituler l’ouvrage, l’auteur se sert du nom de Jan Karski qui figure ainsi à côté du sien et d’un terme générique – roman – sur la couverture du livre. Au premier abord, la juxtaposition de ces trois éléments peut prêter à confusion, puisqu’elle fait naître la question sur le vrai énonciateur du discours. Cet intitulé va par ailleurs à l’encontre des conventions littéraires : placer le nom d’un personnage historique dans le titre est usuellement réservée à la biographie. S’il est manifeste que ce procédé contribue à diminuer l’écart entre le réel et l’imaginaire, entre le document et la fiction, une sorte d’avertissement placé au début du livre précise pour autant explicitement l’application de ces deux genres dans les parties respectives du roman. En effet, Yannick Haenel avise ses lecteurs : « le chapitre 3 est une fiction. […] les scènes, les phrases et les pensées que je prête à Jan Karski relèvent de l’invention. »[3].

Yannick Haenel signe un roman marqué par l’originalité des techniques narratives. Celles-ci consiste à exposer dans les deux premiers chapitres les informations relatives à la vie de Jan Karski connues grâce à son apparition dans Shoah, ainsi qu’à son rapport de 1944 sur le fonctionnement de l’Etat clandestin polonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Le roman de Yannick Haenel débute en effet par une description commentée de l’intervention de ce grand spectateur des événements historiques dans le film de Lanzmann. Suit un résumé de Story of a Secret State (connu en France sous le titre Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un État secret) présenté dans le deuxième chapitre. Monologue intérieur, la dernière partie rédigée à la première personne constitue une pure fiction se voulant la suite de l’histoire du personnage éponyme. L’auteur justifie son dispositif narratif par un « impératif éthique » qui l’a obligé de retracer toutd’abord deux interventions principales de son personnage pour pouvoir ensuite témoigner en son nom :

“Pour oser accéder au « je » et au secret de son silence [celui de Jan Karski], il fallait d’abord faire entendre ce qu’il avait dit dans Shoah puis montrer la façon dont lui-même avait raconté ses aventures. Sa vie se déploie entre ses trois pôles : ses paroles, son écriture, son silence. D’où les trois parties du livre.”[4]

Il est à remarquer en dernier lieu que « témoigne[r] pour le témoin », se mettre dans la peau d’un personnage réel et se servir librement des faits historiques constitue l’étape suivante de l’appropriation de la réalité par la fiction. Ce nouveau courant peut certes provoquer des objections, notamment lorsque les créateurs se permettent de fictionnaliser la Shoah, partie intangible voire sacrée de l’Histoire de l’humanité. Or la littérature, étant un domaine de l’invention, n’a jamais prétendu de devenir une science exacte. Aucune critique ne saura l’obliger à tisser des récits strictement vrais, ni à renoncer à ses traditions du recours à l’imagination créatrice. La réponse à la question posée au début de cet article – qui a le droit de témoigner pour le témoin ? – dépend donc de l’attente des lecteurs envers un témoignage : doit-il être inconditionnellement conforme à la vérité au point de ressembler à un support didactique ou au contraire s’en inspirer librement de manière à concevoir une histoire littéraire sans d’autres prétentions que plaire à son public ?


[1] Y. Haenel, Jan Karski, Paris, Éditions Gallimard, coll. L’Infini, 2009.

[2] Y. Haenel, « Le recours à la fiction n’est pas seulement un droit, il est nécessaire », Le Monde, 26.01.2010, p. 18.

[3] Y. Haenel, Jan Karski, op.cit. p. 9.

[4] Entretien avec Chloé Brendlé dans : Le Magazine Littéraire, http://www.magazine-litteraire.com/content/club-lectures/article.html?id=14197.

TEXTE : Pawel Hladki

25 May 2012

Auteurs français sur la Pologne : Yannick Haenel “Cercle” (extrait)

VARSOVIE***

On a pris un tramway. On a traversé la Vistule. Au milieu du pont, j’ai eu un fou rire. Joie absurde de me  trouver là, au milieu de rien. J’ai repensé à la phrase célèbre : « En Pologne, c’est-à-dire nulle part. » Voilà, j’étais enfin nulle part. L’année dernière, il y a eu un train que je n’ai pas pris ; puis, il y a quelques mois, j’en ai pris un pour Berlin. Et j’allais, toujours plus à l’est, voyageant vers le rien. J’ai dit ça à Lazlo : « Le voyage vers le rien. » Il a éclaté de rire, il me désignait des passant d’un air exalté : « Tu as vu ? » – puis il portait à la bouche ce petit inhalateur bleu qu’utilisent les asthmatiques.

Varsovie surgissait le long du tramway, avec ses immenses avenues métalliques, ses gros bâtiments de l’ère soviétique bardés d’affiches publicitaires, sa vieille tristesse grise et, plaqués sur cette tristesse, les slogans tapageurs des métropoles mondialisées. On est descendus à la station Muzeum Narodowe, juste devant l’ancien siège du Comité central du parti communiste : avant, on l’appelait la « Maison Blanche », m’a dit Lazlo. Il était tout content de retrouver sa ville. Il l’aimait autant qu’il la détestait. Selon lui, Varsovie, mille fois détruite, par les nazis, par les Russes, était maintenant dévastée par le Capital. Quand il prononçait le mot « Capital », il précisait en riant : « Avec un K. – Comme dans Destruktion ? ai-je dit. On a remonté la rue Nowy Swiat. On voulait boire encore une bière. On est entrés dans le premier bistro, c’était Starbucks Coffee. Oui, là on est vraiment nulle part, me disais-je – nulle part et partout : New York, Shanghai, Paris, Berlin – c’est le même décor d’abondance clinquante collé sur le manque. Pour Lazlo, rien n’a changé lorsqu’on est passé du communisme au capitalisme ; la domination a changé de forme, mais est restée la même, a dit Lazlo ; la domination, toujours, ne cherche qu’à se renforcer, a-t-il dit. Le propre de la domination, a dit Lazlo, est de chercher des formes pour accroître la domination, de continuer à dominer, le communisme s’est changé en capitalisme. On a commandé deux autres bières et on a trinqué à la Pologne. On est allés de bistrot en bistrot, car Lazlo voulair me montrer sa ville et fêter notre entrée dans Varsovie.  À partir de la rue Swietokrzyska, il y a une suite de cafés refaits à neuf, uniformément laqués noir et or, comme des firmes américaines ; puis de soudaines cours intérieures splendides aux murs écaillés, des balcons aux torsades baroques, qui donnent sur un coin d’ordures. Une avenue – la Marszalkowska -, entièrement composée de boutiques de prêt-à-porter aux vitrines luxueuses, de McDonald’s gigantesques et de bijouteries de la taille de galeries commerciales. Puis, dans la rue à droite, des escalier en éblouis qui ne mène nulle part, des stèles de guingois au milieu de gravats, un petit panneau rouillé qui se perd dans les herbes. Les arbres, les parcs, les trottoirs, tout à l’air pris entre le monde de la misère et celui de l’arrogance.

*** Le fragment cité ci-dessus a été tiré du roman de Yannick Haenel, “Cercle”, Paris, Gallimard, 2007, pp. 419-420.

25 March 2012

Polonité versus européanisme dans l’œuvre de Dorota Maslowska

Union Européenne. Deux mots. Vingt-sept pays. Multitude de peuples. Innombrables connotations. Car, les particularités sociopolitiques de chaque État étant bien dissemblables, la Communauté européenne est loin d’incarner la même conception pour tous les habitants de l’Ancien Continent. Que la production littéraire, miroir de l’opinion publique, ait toujours constitué un excellent baromètre du sentiment social, est une vérité incontestable applicable sûrement à la littérature créée à présent sur les bords de la Vistule. Aussi est-il certainement utile d’explorer l’œuvre d’une auteure majeure de la jeune génération d’écrivains polonais – Dorota Masłowska (née en 1983) – de manière à définir dans quelle mesure l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne a pénétré dans le champ littéraire et à déterminer comment cette organisation politique est représentée par cette célèbre romancière et dramaturge d’à peine 28 ans.

Appelée parfois la Françoise Sagan polonaise, Masłowska a publié son premier roman Polococtail Party encore avant son baccalauréat. Le texte a connu un foudroyant succès aussi bien parmi les critiques que parmi les lecteurs, en ouvrant la voie à une brillante carrière couronnée par le prix littéraire le plus prestigieux en Pologne – Nike[1]. Sans reculer devant les sujets difficiles, l’œuvre de Masłowska n’hésite pas à aborder entre autres la critique de la société polonaise d’aujourd’hui, en brossant un portrait original d’un peuple qui face à d’importantes transformations politiques, tend à redéfinir sa place dans le monde, en révisant son attitude envers l’identité nationale. L’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne en est incontestablement un stimulant supplémentaire.

La lecture de l’œuvre de Masłowska conduit par ailleurs à la constatation suivante : l’origine d’un individu le place sur l’un des nombreux échelons de la hiérarchie sociale. En effet, pour cette auteure à succès, la nationalité s’avère être une donnée à caractère valorisant ou au contraire péjoratif. Cette utilisation particulière des adjectifs de nationalité apparaît dès son premier ouvrage, Polococtail Party, dont le titre original signifie littéralement « Guerre polono-russe sous l’étendard polonais » : Masłowska s’y sert du mot « russe » pour désigner toute chose médiocre, hostile et digne de mépris. Suit une pièce de théâtre intitulée significativement Deux pauvres Roumains parlant polonais (2006) dans laquelle l’origine roumaine revêtit une idée d’ostracisme humain. L’un des personnages prononce les mots d’une teneur bien saisissante : « Nous ne sommes pas étudiants, nous sommes roumains parlants polonais, ou, si vous préférez, lesbiennes, pédés, Juifs, nous travaillons dans une agence de publicité. »[2]

Quelle place sur cette échelle internationale occupent alors les compatriotes de la romancière ? Il semble que, dans la perspective de cette dernière, ils soient manifestement loin de tenir une position privilégiée. Si, dans son premier roman, la nationalité polonaise évoque encore des associations positives relevant de l’opposition entre la Pologne en tant qu’une communauté socioculturelle et, d’autre part, une présence involontaire de l’Autre incarnée par les trafiquants étrangers de cigarettes, cette conception change diamétralement avec le roman publié quatre ans plus tard – Tchatche ou crève [Paw królowej]. Taché par le spectre du chômage, de la violence et de la pauvreté, le pays natal contraint à se poser des questions de nature ontologique, entièrement étrangères aux sentiments patriotiques. Celle formulée par Stanisław Retro en constitue un exemple emblématique :

“Pourquoi c’est en Pologne et pas en Suède qu’il est né, il s’appellerait Hamsun, Alfred Hamsun, et il aurait sa petite femme une Britte bien propre, il s’appelerait Alfred, dans cette Suède claire et propre où il serait né, il élèverait des vaches blondes et des chevaux bien braves.”[3]

Néanmoins, l’entrée de la Pologne dans les structures européennes – date-césure du point de vue politique, social et culturel – promet un nouveau commencement et offre des possibilités jusqu’à lors indiscernables. Cet événement entraîne avant tout l’arrivée d’énormes capitaux qui, suivant le concept artistique de Masłowska, aussi hyperbolique soit-it, financerait même la chanson qui fait l’objet du roman Tchatche ou crève : « Cette chanson est sponsorisée par les fonds de l’Union européenne »[4], ne cesse de répéter avec une obstination quasi maniaque la narratrice.

Autre fait non moins négligeable : le partenariat politico-économique de vingt-sept pays se répercuterait sur les sentiments identitaires des Polonais. Effectivement, ceux-ci peuvent dès lors choisir la structure étatique à laquelle ils souhaitent s’identifier. C’est de cette nouvelle possibilité, génératrice d’un manifeste conflit intergénérationnel, que traite la récente pièce de Masłowska – Vive le feu ! on s’entend bien [Między nami dobrze jest]. Élevés dans le culte de l’Occident, du cosmopolitisme et de la culture pop, les jeunes Polonais semblent ne plus concevoir le sens du patriotisme tellement cher à leurs compatriotes plus âgés. Contrairement à ces derniers – imbus de fierté nationale, voire de chauvinisme – la jeunesse polonaise ose en effet délibérément nier sa polonité : « certes je ne suis personne, mais au moins je ne suis pas polonaise »[5], déclare sans ambages un certain personnage féminin. Cette tentative de s’échapper à une bien pesante – semble-t-il – identité, conduit les jeunes Polonais à affirmer que c’est à l’apprentissage qu’ils doivent le fait de parler leur langue maternelle ! « Il paraît qu’au début je pleurais beaucoup, je frappais avec mes petits poings, déjà à l’époque je voulais rentrer là-bas, d’où je viens, c’est- à-dire à l’Ouest. […] Qu’est-ce que j’y pouvais, bon an mal an, j’ai appris le polonais et je le parle maintenant totalement sans accent », affirme Monika. « […] Le polonais je l’ai appris avec des disques et des cassettes que la femme de ménage polonaise m’a laissés »[6], s’avise de prétendre à son tour La Petite Fille en Métal.

L’Union Européenne paraît alors pour cette jeunesse déracinée comme l’occasion de se débarrasser de leur identité visiblement honteuse. Puisqu’être polonais équivaut à une sorte de pathologie [sic], ils choisissent résolument de devenir Européennes et d’affirmer haut et fort : « On n’est pas du tout Polonais, on est des Européennes, des gens normaux ! »[7]


[1] Masłowska a remporté ce prix pour le roman Tchatche ou crève [Paw królowej] en 2006.
[2] D. Maslowska, Deux pauvres Roumains parlant polonais, Toulouse, Presse Universitaire de Mirail, 2008, traduction : Kinga Joucaviel, p. 83. Version originale : « Nie jesteśmy studentami, jesteśmy Rumunami mówiącymi po polsku, lesbijkami, pedałami, Żydami, pracujemy w agencji reklamowej »
[3] D. Masłowska, Tchatche ou crève, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2008, traduction : Isabelle Jannès-Kalinowski, p. 17. Version originale : « dlaczego w Polsce a nie w Szwecji urodził się, miałby teraz na imię Hamsun, miałby czystą żonę Britte a na imię Alfred ? »
[4] Ibid., p. 63. Version originale : « Piosenka ta powstała za pieniądze z Unii Europejskiej. Można ją przeczytać za pomocą liter zawartych w alfabecie. » (67)
[5] D. Masłowska, Vive le feu. On s’entend bien [Między nami dobrze jest, 2008],  Lausanne/Paris, Les Éditions Noir sur Blanc, 2011, p. 68.
[6] Ibid., p. 80.
[7] Ibid.
 
Bibliographie :
MASŁOWSKA, Dorota, Deux pauvres Roumains parlant polonais, Toulouse, Presse Universitaire de Mirail, trad. Kinga Joucaviel, 2008.
MASŁOWSKA, Dorota, Polococtail Party, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, trad. Zofia Bobowicz, 2004.
MASŁOWSKA, Dorota, Tchatche ou crève, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, trad. I. Jannès-Kalinowski,  2008.
MASŁOWSKA, Dorota, Vive le feu. On s’entend bien, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, trad. I. Jannès-Kalinowski, 2011.
 
Texte : Pawel Hladki
Photo : Grażyna Makara
5 March 2012

Des “Particules élémentaires” de Michel Houellebecq*

Houellebecq ? « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, il a une vision assez juste de la société », dixit un des personnages du dernier roman en date de Houellebecq – La Carte et le territoire – depuis peu disponible dans les librairies polonaises.  Voilà qui résume parfaitement l’œuvre de cet auteur !

Probablement le plus connu des romanciers français contemporains, Houellebecq a gagné en popularité grâce à ses romans controversés dont l’histoire d’un personnage pessimiste critiquant sans ambages les mécanismes du monde contemporain, Extension du domaine de la lutte (1994), a ouvert la voie.

Continuation des réflexions sur la hiérarchisation binaire de l’humanité gouvernée par l’argent et la sexualité, le livre suivant inscrira Houellebecq parmi les écrivains les plus importants de notre époque.

Intitulé Les Particules élémentaires (1998), cet ouvrage raconte les péripéties de deux frères que tout oppose – Michel et Bruno. Incapable d’éprouver des sentiments profonds, tel l’amour, le premier se protège contre d’incompréhensibles méandres du psychisme humain à l’abri des recherches scientifiques qui le conduiront bientôt à inventer un nouveau genre d’homme libéré du spectre de la spiritualité et de la sexualité. En proie à des fantasmes sexuels, le second, aux dépens de son travail, de son mariage et de sa propre réputation, désire à tout prix satisfaire sa libido exceptionnellement développée. Ce roman de Houellebecq, dont les phénomènes sociaux suscités par la révolution des mœurs de mai 1968 tissent l’arrière-fond, constitue un traité original sur l’état de la civilisation contemporaine et les plus angoissants problèmes de l’Occident que – selon la vision de l’auteur – seule une démarche extrêmement radicale peut sauver.  L’ensemble revêt un style singulier comptant autant d’adversaires que de partisans – qui marie habilement vulgarisme et pathétique, prose et poésie ; vocabulaire scientifique et langage familier. L’œuvre houellebecquienne semble être une lecture obligatoire pour tout amateur de littérature extrême-contemporaine française et même mondiale.

Texte : Pawel Hladki

Photo :

* Le présent texte constitue une libre  traduction de l’article ci-contre adressé à des lecteurs polonophones.

10 February 2012

Un quart d’heure de réflexion sur le destin de Szymborska

Ci-gît, comme une virgule démodée
L’auteure de quelques poèmes. La paix éternelle
lui a été accordée par la terre, malgré que son cadavre
n’appartînt à aucun groupe littéraire.
Ainsi rien de mieux sur son tombeau que cette rimaille,
de la bardane et une chouette. Passant, avant que tu t’en ailles,
sort de ta mallette le cerveau d’ordinateur
et sur le sort de Szymborska réfléchit un quart d’heure.[1]

******

Le milieu culturel a rendu hier un dernier hommage à la grande poétesse polonaise, Wislawa Szymborska, auteur d’une vingtaine de recueils de poèmes, lauréate d’innombrables prix littéraires dont le prix Nobel en 1996, et, pour beaucoup de lecteurs, une femme de lettres qui les a incités à pénétrer dans les arcanes– aussi complexes soient-ils – de la poésie.

Né en 1923 à Prowent (aujourd’hui Kórnik) Szymborska a débuté avec un recueil Pourquoi vivons-nous (1952) qui outre des poèmes renvoyant à la question posée dans le titre, contient des fragments controversés, écrits à la gloire de Lénine et à celle de la jeunesse communiste alors en charge de la construction de Nowa Huta, ville industrielle répondant aux canons urbanistiques staliniens – absorbée in fine par Cracovie. Loin de tacher la brillante production poétique de l’artiste, ces poèmes politiquement connotés semblent aujourd’hui faire preuve du temps difficile où les créateurs désireux de se faire publier devaient se fendre de vers favorables au pouvoir de l’époque. Aussi quelques opinons défavorables prononcées après le décès de la poétesse par certains politiciens polonais de droite conservatrice, lui reprochant entre autres l’absence du caractère patriotique de ses poèmes, ne sauront-elles sans doute ternir l’inestimable valeur littéraire de l’œuvre de Szymborska.

D’autres recueil, tels que Questions à soi-même (1954), Sel (1962), Grand nombre (1976), Fin et début (1993) ou Instant (2002) confirment le génie de la poétesse et l’inscrivent à jamais parmi les plus importants créateurs polonais de tous les temps. De nature ontologique, sociologique ou quelques fois triviale,  les poèmes de Szymborska abordent une multitude de thèmes vêtis en une esthétique bien particulière qui, tellement rare dans cette forme d’écriture, constitue sans doute l’atout principal de son œuvre. En effet, l’étonnante sobriété stylistique de son travail conjuguant parfaitement avec la simplicité, voire la naïveté apparente de ses pensées frappe avec une force d’autant plus importante lorsqu’on saisit la profondeur du message des textes de la créatrice.

Mais rendons enfin la parole à Szymborska et à son admirable poésie interprétée par Jean-Louis Murat :

*****
L’amour au premier regard
Ils pensent tous deux
qu’un sentiment nouveau les a réunis.
Belle est cette certitude,
plus belle encore l’incertitude.
Ils croient que ne se connaissant pas,
rien n’a jamais eu lieu entre eux.
Mais ses rues, ses escaliers, ses couloirs
où depuis longtemps, ils ont pu se croiser.
J’aimerais leur demander
s’ils n’ont pas souvenir
peut-être dans une porte tournante
ou un jour face à face.
Quelque part dans la foule,
au téléphone mais cette une erreur.
Mais je sais leur réponse,
non ils ne s ‘en souviennent pas.
Mais tout commencement
n’est qu’une suite, n’est qu’une suite.
Depuis si longtemps  déjà
le hasard à jouer avec eux.
Pas tout à fait prêts
à se changer en destin.
Qui les rapproche les éloigne
leur coupe la route
Et étouffant un rire se sauve un peu plus loin
Il y a eu des signes,
indéchiffrables qu’importe
Il y a trois ans peut être
ou mardi dernier.
Cette feuille qui a volé
d’une épaule à l’autre.
Un objet perdu ramassé
Qui sait peut-être un ballon déjà perdu
dans les fourrés de l’enfance.
Mais tout commencement
n’est qu’une suite.
Le livre du destin toujours ouvert.
Il y a eu des poignées des sonnettes
ou sur la trace d’une main une autre s’imprimera,
des valises côte à côte à la consigne
Et peut-être une nuit un même rêve
dès le réveil, au matin efface.
Mais tout commencement
n’est qu’une suite.
Le livre du destin
toujours ouvert au milieu.
Mais tout commencement
n’est qu’une suite.
Le livre du destin
toujours ouvert au milieu.

Texte : Pawel Hladki


[1] W. Szymborska, Epitaphe in : Sól, 1962.

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3 February 2012

Celui à qui je dois tout

Notre site est dédié essentiellement à la littérature française et polonaise, néanmoins la parution du nouveau roman de Michael Cunningham, nous oblige à déroger à ce principe.

Si, après de nombreuses années d’une certaine lassitude provoquée par les lectures obligatoires de tout cursus scolaire, j’ai commencé à vraiment me passionner  pour la littérature, au point de constater avec étonnement un jour que « vivre sans lecture est dangereux »[1], c’est grâce à Michael Cunningham et à son inoubliable ouvrage de fiction – Un maison du bout du monde (1990), roman à quatre narrateurs où histoire singulière rime parfaitement avec portraits psychologiques approfondis  de personnages hors du commun.

 Né en 1952, cet auteur américain doit sa popularité mondiale surtout au roman Les Heures (prix Pulitzer 1999) amplifiée encore par sa très réussie mise en écran dirigée par Stephen Daldry avec dans les rôles principaux : Meryl Streep, Julianne Moore et Nicole Kidman (Oscar 2002 – meilleure actrice). Le sixième roman de cet écrivain à succès, Crépuscule (By Nightfall), vient de paraître en France (le 2 février 2012).

Mariés depuis une vingtaine d’années, Peter, galeriste, et Rebecca, éditrice d’une revue d’art, mènent un train de vie aisé à Manhattan. Cette existence bien paisible – rythmée par le travail, des sorties culturelles et quelques rares appels de leur fille installée depuis peu à Boston – bouleverse inopinément l’arrivée du jeune frère de Rebecca, surnommé significativement Mizzy (erreur). D’une apparence physique androgyne, le jeune homme en proie à la drogue ramène dans le quotidien des deux New-yorkais un souffle de déséquilibre qui remettra en question la solide structure de leur couple jusqu’à menacer sérieusement ses fondements.  La présence de Mizzy conduira en outre le père et le mari exemplaire à questionner sa vie actuelle.

Est-ce le mal de la jeunesse qui poussera Peter à se décider à des actes qu’il ne pensait jamais entreprendre ? Est-ce plutôt son penchant envers l’insouciance perdue progressivement avec l’âge qui influencera considérablement son attitude ? Est-ce peut-être des attirances jusqu’à lors inavouées qui conduiront le galeriste quadragénaire à perdre complètement la raison ?

Michael Cunningham signe encore une fois un roman remarquable, excellant à tisser des portraits singuliers qui loin d’être de simples personnages de papier continuent à vivre dans le psychisme des lecteurs même après avoir lu la dernière phrase. Car le romancier, tel un démiurge, a su « souffler dans leurs narines un souffle de vie » de manière à les transformer en de réels êtres vivants. Reste seulement à vous inviter à faire leur connaissance. Reste seulement à vous garantir que vous en serez enchantés.


[1] M. Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001.

Texte et photos : Pawel Hladki

27 January 2012

“C’est toujours moi, Khady Demba”, de “Trois femmes puissantes de” M. NDiaye.

***Le présent texte constitue une libre  traduction de l’article ci-contre adressé à des lecteurs polonophones.

Reconnu par la critique (prix Goncourt 2009), apprécié par les lecteurs (plus d’un demi million d’exemplaires vendus), le dernier roman de Marie NDiaye vaut être lu pour au moins trois raisons : un style novateur, une histoire intéressante et un message loin d’être banal.

Cette écrivaine d’origine franco-sénégalaise a effectivement réussi à s’emparer d’un bon nombre de lecteurs non seulement grâce à de captivantes histoires, mais aussi à une ambiance singulière de sa prose composée à l’aide du procédé dit « réalisme magique ». Comme l’indique déjà le titre, son plus récent roman traite de trois femmes puissantes.

Prénommées Nora, Fanta et Khady Demba, celles-ci sont fortes à de nombreux égards, sans que leur force équivaille nécessairement à la résistance psychique. Après de nombreuses années de séparation, Nora doit ainsi faire face à son père autoritaire et ultra misogyne ainsi qu’à un secret familial susceptible de surprendre même le plus perspicace lecteur. Jadis professeur de lettres à Dakar, Fanta, demeurant depuis quelques années en France, apparaît dans le roman de Marie NDiaye de manière indirecte – sa présence n’est marquée que par le récit de son mari qui se reproche constamment de ne pouvoir garantir à sa conjointe des conditions décentes de vie en Europe.

Personnellement, je me suis laissé séduire le plus par  l’histoire de Khady Demba, veuve sans enfants, qui, après le décès de son mari, se trouve contrainte à affronter toute sorte d’humiliation. Malgré les vicissitudes de son existence, Khady garde sa dignité, en répétant sans cesse des mots rythmiques et, quelque simples soient-ils, riches de sens : « C’est toujours moi, Khady Demba. »

Cette phrase pourrait en effet constituer le message du livre de NDiaye : quelles que soient les circonstances, reste fidèle à tes propres principes, ne désespère jamais et, avant tout, aie toujours le courage de regarder ta vie droit dans les yeux !

Traduction : Pawel Hladki

Photo : Kasia Wandycz, Source : parismatch.com

20 January 2012

“Famille, je vous hais” à la mode polonaise.”Antibiographie” de W. Kuczok.

L’un des représentants les plus importants de la récente production romanesque en Pologne, Wojciech Kuczok (né en 1972), fait partie du groupe littéraire dit « les années soixante-dix », désignation qui se réfère simplement aux créateurs nés durant cette décennie. Connue pour des opinions et une stylistique bien caractéristiques, cette communauté générationnelle a considérablement  renouvelé la littérature polonaise, en la dotant d’une grande richesse thématique et formelle.

Comme l’indique le nom du groupe, c’est la date de la naissance des écrivains qui constitue le socle sur lequel repose leur spécificité littéraire jusqu’à apposer une empreinte manifeste sur l’aspect stylistique de leurs œuvres. Nés durant la période communiste, ayant grandi dans le culte de Solidarnosc, celui du capitalisme et de l’Occident, ils entrent dans la vie adulte au moment où la Pologne devient un pays libre et démocratique. Hélas, leurs attentes des premières années après la chute du communisme, dégénèrent rapidement en désenchantement conduisant à la remise en question de toutes les valeurs morales, politiques, voire esthétiques.

Les œuvres de quelques représentants des « années soixante-dix » – celles de Michał Witkowski, de Mariusz Sieniewicz ou encore d’Agnieszka Drotkiewicz – démontrent que cette contestation idéologique influence visiblement la thématique et dans bon nombre des cas le style de leur écriture : dans un monde où aucun principe n’est indiscutable, la phrase « bien faite », la langue soutenue, le choix d’un vocabulaire conforme au « politiquement correct » semblent ne plus  être de rigueur !

Certes Wojciech Kuczok est loin de contester les règles chères au roman classique ce qui l’ancrerait sans doute encore plus dans les tendances typiques pour sa génération. Il n’en reste pas moins que c’est son œuvre Antibiographie [en polonais Gnój] qui en blâmant la famille polonaise d’aujourd’hui, a provoqué de nombreuses polémiques et a mis en question les principes de fonctionnement d’une telle institution. Notons que ce problème, jusqu’à présent peu abordé par les hommes de lettres polonais a été popularisé par le film de Magdalena Piekorz (Raies) ; la cinéaste, basant son opus sur les vicissitudes du protagoniste du livre, a démontré dans quelle mesure le dysfonctionnement de la famille se répercute sur le psychisme d’un individu dans sa vie d’adulte.

Mais revenons au roman lui-même. Son titre original Gnój signifie littéralement « fumier » et peut être compris dans les deux sens : une injure désignant un homme méprisable ou une chose répugnante, sale et corrompue. La première signification concerne le protagoniste du roman, prénommé Wojtek, qui  élevé selon les préceptes de la « bonne » éducation polonaise appliquée par son père, doit affronter un sort malheureux que seule une démarche radicale peut briser. Le second sens symbolise la famille en général, un milieu malsain, loin de favoriser un développement psychique convenable à l’être humain : la dernière scène du roman, qui présente une image extrêmement significative, confirme par ailleurs cette interprétation. Remarquons que l’intitulé français s’éloigne manifestement de la version originale du roman. Il est possible que Wojciech Kuczok las des innombrables questions relatives à la source de son inspiration – aux convergences entre sa propre famille et celle dépeinte dans l’ouvrage – ait préféré éviter une réaction semblable de la part de la critique française, d’où peut-être ce changement radical du titre.

Lisez absolument ce livre si le destin de Wojtek vous fait penser à votre propre parcours ou encore plus s’il ne lui ressemble aucunement, au point de pouvoir constituer votre antibiographie !

Text : Pawel Hladki/Dessin : Agata ‘Asabolt’ Sierzchuła